
RENONCIATION À NOS DROITS
Les données créent une dépendance, mais devons-nous renoncer à notre droit à la vie privée pour contrôler la COVID-19 ?
La semaine dernière, le Premier ministre australien, Scott Morrison, a annoncé le lancement imminent d'une application mobile développée par le gouvernement fédéral pour lutter contre le coronavirus. Cette application utilisera la géolocalisation de ses utilisateurs pour identifier et contacter les personnes ayant été en contact étroit avec un cas confirmé de COVID-19.
M. Morrison a demandé à tous les Australiens de s'inscrire et de télécharger l'application sur leur téléphone portable. Il a comparé cette demande à celle formulée par le gouvernement australien pendant les guerres mondiales, lorsqu'il avait demandé aux citoyens d'acheter des obligations de guerre émises par l'État pour financer l'effort de guerre. Implicitement, avec cette nouvelle demande d'application mobile, Scott Morrison a laissé entendre qu'il demandait cette fois aux Australiens non pas de sacrifier leur argent, mais leur vie privée, afin de contrôler la COVID-19.
Cette annonce a des conséquences importantes sur la vie privée et les droits des citoyens australiens. Cela soulève également la question des sacrifices qu'une société est prête à consentir pour endiguer la propagation d'une pandémie mondiale.
De plus, cela soulève de nombreuses questions quant à l'usage approprié, aux directives et aux garanties que tout gouvernement doit fournir avant de demander à ses citoyens de renoncer à leur vie privée pour le bien commun.
Une question d'objectif, d'opportunité et de tentation
La pandémie mondiale de coronavirus a plongé les gouvernements, les entreprises et les citoyens du monde entier dans une situation inédite. Mais cela ne justifie en rien qu'un gouvernement fédéral se précipite pour déployer une nouvelle technologie qui bafoue le droit à la vie privée de ses citoyens, non seulement à court terme, mais potentiellement pour de nombreuses années à venir.
Dans la course contre la montre pour maîtriser la pandémie, nous ne pouvons ignorer des questions essentielles telles que la protection de la vie privée et des libertés individuelles dans une société moderne.
Je suis toutefois partagé, car je suis très heureux de voir le gouvernement australien adopter la technologie pour endiguer la propagation de cette pandémie. Je suis consterné de constater à quel point les services de santé de nos États et territoires sont mal préparés à faire face à cette pandémie, non seulement en termes d'espace hospitalier, mais aussi en termes de technologies et d'outils.
Nos équipes médicales de santé publique sont freinées par des systèmes obsolètes, des procédures manuelles sur papier et un manque de coordination entre les différentes autorités nécessaires pour maîtriser cette pandémie. Les problèmes de sécurité sont évidents, et nous avons déjà constaté, avec des initiatives comme le Dossier Médical Partagé, la facilité avec laquelle les données peuvent être collectées massivement et utilisées à des fins malveillantes.
Plus précisément, pour faire progresser cette application, je pense que le gouvernement doit répondre à deux questions essentielles :
À quoi serviront les données et comment seront-elles contrôlées ?
Combien de temps les Australiens devront-ils conserver l'application et quand cela prendra-t-il fin ?
Tout d'abord, la question de la finalité est cruciale. Les données collectées par cette application mobile ont bien plus d'utilités que le simple traçage d'une personne ayant pu être en contact avec un porteur du COVID-19.
Par exemple, ces données pourraient servir à suivre les infractions aux règles de distanciation sociale en vigueur en Australie, notamment concernant le nombre de personnes autorisées à se rassembler. Elles pourraient également permettre d'identifier les personnes qui s'éloignent trop de leur domicile, enfreignant ainsi les restrictions relatives aux déplacements essentiels.
Cela pourrait-il signifier des amendes rétroactives pour un simple barbecue ou un séjour dans une résidence secondaire ? Des éclaircissements sont nécessaires.
Les données sont addictives
Il est absolument impératif de déterminer combien de temps les Australiens seront invités à conserver cette application et combien de temps le gouvernement conservera les données.
Le gouvernement se rendra sans aucun doute compte de la grande valeur de la collecte de données de géolocalisation sur une part importante de la population australienne. Ces données pourraient s'avérer extrêmement utiles pour lutter contre la criminalité, par exemple pour identifier les conducteurs en excès de vitesse.
Imaginez une affaire de meurtre : combien il serait tentant et précieux de savoir qui se trouvait à proximité au moment et à l'endroit du crime. Tout cela est possible grâce à l'historique des données de géolocalisation des téléphones portables.
Il est envisageable qu'à l'avenir, le gouvernement souhaite accéder à ces données de géolocalisation pour résoudre des crimes ou à d'autres fins. Plus ces données restent accessibles, plus les occasions et les tentations de les utiliser à d'autres fins se multiplient.
De manière générale, je pense que tous les Australiens sont prêts à faire des sacrifices pour contrôler la propagation de la pandémie de coronavirus dans notre pays et dans le monde. Nous le faisons déjà en nous isolant volontairement, en télétravaillant et en limitant nos interactions sociales.
Cependant, nous devons tous être vigilants quant aux conséquences à long terme de toute mesure, notamment l'utilisation d'une application de géolocalisation pendant une durée indéterminée, ce qui pourrait gravement porter atteinte à notre droit à la vie privée.
Je suis prêt, et je pense que la plupart des gens le seraient également, à soutenir le déploiement de cette application mobile si le gouvernement donne des directives claires sur ces deux points et élimine tout risque d'abus de pouvoir.









